Fenêtres sur rues

La rive gauche se caractérise, aussi, par son charme un peu vintage, son allure déglinguée, il est vrai, par ses façades, ses maisons, ses architectures toujours plus inespérées. Elle est un voyage singulier que je ne cesse de photographier et pourrait être le portrait d’une fenêtre sur un monde inversé.

Elle n’incarne pas un monde fini mais représente un microcosme où l’imaginaire, où l’ambiance semble encore préservés. Des rencontres que je voie photogéniques mais aussi cinématographiques qui agissent comme des références explicites et implicites au répertoire du cinéma français des années 60, 70 lorsque le monde entier nous enviaient nos seconds rôles…

 

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Rouen, rive gauche, IPL, 2019

 

Elle est aussi une redéfinition de l’esthétique, ce qui est beau ou laid n’a pas cours. Elle est accoudée à un temps dont peu se souviendront. Elle se porte comme dépositaire des dernières heures. Alors qu’elle subit beaucoup de travaux, d’aménagements et que les constructions d’appartements ne cessent de voir le jour au point de tout ramener à l’infini détail, c’est là, que les vestiges d’un autre monde refont surface de manière troublante.

Au delà de ses commerces, elle dispose sous nos yeux des scènettes, des séquences, des adresses, des endroits où le surréalisme croise le symbolisme où l’espace d’un instant, nous sommes devant une vision réelle d’un temps jadis qui fièrement se plante devant nous.

 

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Façade immeuble, Grand-Quevilly, IPL, 2019

 

Elle est poétique, suscite l’empathie, le sourire, elle est ce devant quoi, nous nous sommes rarement trouvés ou alors sans y prêter attention. Elle récuse le gigantisme dans le sens de la démonstration de force. Elle est très convaincante dans son rapport entretenu avec la préciosité du passage. Réussi ou pas, telle n’est pas la question, elle préfigurait un monde passant, un monde vivant qui, petit à petit, aurait pu se scléroser mais qui parvient, malgré tout, à tenir encore sur ses jambes. Imaginez l’étonnement des bétonneurs, des neutralisateurs qui officient aujourd’hui. Certains immeubles induisent naturellement l’inconfort, d’autres semblent plutôt bien s’en sortir avec des vues dégagées, des balcons, des tailles de fenêtres admissibles. Leur figure de gros bloc carré me fait penser à des météorites tombés du ciel, tels quels.

 

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Grand-Quevilly, IPL, 2019

 

La rive gauche œuvre avec ses immeubles, ses maisons. Les constructions se croisent, parfois se toisent mais le plus souvent elle se découvre ni triste ni ennuyeuse. Elle est, par ailleurs, viscéralement méconnue. Elle a nourri mon envie profonde de questionner sa mémoire, sa sociologie. Ses espaces sont, pour moi, encore des découvertes. Les aiguilles, les pointes, les pics, incarnés par une typologie de bâtiments me désennuient. Les reproches que je formulerai, toutefois, ce sont le bruit et l’odeur dus, en majeure partie, aux voitures omniprésentes sur ces territoires sociaux.

Lors de mes rallyes photo ou lorsque je me fixe un point de départ géographique pour faire des images, je réalise assez vite que l’histoire qui va m’être racontée sera baroque, tour à tour, engagée, minimaliste, avec des personnages timides ou complétement hétéroclites. Et c’est cette hétérogénéité là qui me donne envie de constituer une archive de l’ordinaire dixit la rive gauche.

 

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Grand-Quevilly,IPL, 2019

 

Je réside au Petit-Quevilly chez les Lebas. Immeubles de briques un peu sombres au bas de couleur grise. Certes mal isolés, durs à chauffer ou à refroidir ou de ne pas vivre au rythme de ces voisins mais, ils restent un territoire atypique, à eux seuls, ils élaborent la rue. Ils ont inventé, modelé, organisé l’artère. De mon quartier, je me déplace à pieds, en transport et quelques autres fois à vélo. Par ailleurs, je connais bien St Sever, durant une année, d’une part, j’y ai vécu et d’autre part je n’ai cessé d’arpenter ce quartier en long, en large et en travers. De jour comme de nuit, j’ai rencontré, photographié, écrit depuis cette rue.

 

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124 rue Saint-Sever, Rouen, IPL, 2015

 

Beaucoup de travaux ont transformé cette allée, les marronniers ont tous disparu sauf un. Les bruits de la rue le samedi étaient difficilement supportables mais, comme tout premier poste d’observation, je n’aurais pu espérer mieux. Près de tout, tout était gérable à pieds ou presque, le métro, les commerces tout à côté, c’était commode. Depuis cette nouvelle vie, j’ai pu explorer, sans concession, l’amont et l’aval de la rive gauche. En parallèle, j’ai lancé, en 2015, un projet de cartographie de cabines téléphoniques à partir de celles situées, en nombre, sur ma voie, puis au-delà et plus loin encore. Un peu plus loin, le quartier St Julien a, lui aussi, connu des transformations notables. Je veille, avec attention, sur la destruction à venir des Verres & Acier de la rue Gessard.

 

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La dernière brasserie de la rue Poterat, quartier St Julien, IPL, 2019

 

Depuis cette rive gauche rouennaise, j’ai atterri sur le territoire du Petit-Quevilly et, comme tous, mes services se sont graduellement recentrés vers le Grand-Quevilly, à commencer par le Pôle Emploi, la trésorerie…Donc, il m’arrive régulièrement de m’y rendre. Le face à face avec cette commune fut du même ordre ou presque qu’avec la ville du Havre pour moi: une forme de choc esthétique et une planification urbanistique énigmatique. Beaucoup de choses à dire et à montrer pour cette ville, des rues, des immeubles, des maisons, des structures culturelles, la Roseraie…

Ici, le Grand-Quevilly et son mythique magasin de chaussures, survivant du quartier qui vit peut-être au rythme de l’attente de la retraite de son propriétaire… Les Chaussures Jean existent depuis 1957, de père en fils, « ce commerçant indépendant, passionné et proche de sa clientèle, Didier Sibbille à su développer, faire évoluer et pérenniser son Commerce de Ventes de Chaussures sur l’agglomération de Rouen. »Source

  • Vous l’avez put-être déjà constaté mais rarement les communes sont citées, est privilégiée la formule floue: « l’agglomération de Rouen ». Pourquoi ?

 

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Ses CHAUSSURES, Grand-Quevilly, IPL, 2019

 

Cette rive gauche pourrait être taxée de ringarde, d’obsolète. Elle bouscule le goût ce pourquoi elle ne peut être associée à ces adjectifs, ou désignations: has been, vieillot, de plus, elle est, à l’aune des nouveaux collectionneurs (Young Timers), le réceptacle de fragments de temps, encore jeunes. 

Je n’irai pas vers l’exagération voire la provocation car c’est ce que je ressens lorsque j’entends qu’elle est The place To Be. Surtout pas, certainement pas, cette expression sort de la bouche de ceux qui aimeraient, je crois, la gentrifier, qui ne composent pas avec son territoire extra local, qui n’y résident pas ou alors de manière privilégiée. Avant de lui adresser ce vocable hors-sujet, il serait bon de faire sa connaissance pour pouvoir la respecter, de mesurer ses faiblesses, de recevoir ses messages pour mieux la cerner et tenter de la révéler, enfin.

Ses propositions architecturales ou paysagères sont parfois analogues, et nous assistons à un défilé de rues avec les mêmes maisons de briques, ou des immeubles qui ne rivalisent pas avec la singularité mais bon, disons que ça va encore à peu près sans rentrer dans les détails. Néanmoins, là où les choses sont nettement plus inquiétantes c’est, d’une part, la gestion de l’ennui de ces populations et, d’autre part, l’absence angoissante des piétons. Combien de rues, d’avenues ai-je emprunté, depuis mon arrivée, et combien de fois, me suis-je demandée mais où sont les gens ?  Mais en voiture, pour la plupart ou chez eux ! Sortent-ils ? Où sont ces espaces citoyens, gratuits pour que les gens, résidents, extérieurs, de passage ou touristes se rencontrent ?  Pas dans la rue, au vu de mon travail en photographie sociale sur « la disparition du piéton », je peux vous assurer que les rues de la rive gauche (il en existe aussi beaucoup rive droite) ne sont pas propices à la ballade pédestre ni à des dialogues.

 

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Une rue, Grand-Quevilly, IPL, 2019

 

De longues rues où se sont ajustés des immeubles, des rues plus petites qui ne sont que rarement empruntées par des piétons, des vélos, voilà, là, je croise quelques personnes âgées. Honnêtement je trouve cela préoccupant de voir ces trottoirs évidés. Ces langues sont de plus en plus fines, parfois, il est même impossible de poursuivre sa route car une voiture s’est placée sur ce bout de bitume ou des poubelles, encore des poubelles, mais, comment fait-on? Comment font les personnes avec des bagages, des sacs de course, des caddies, des poussettes, les personnes à mobilité réduite ?  Pourquoi ne parvenons-nous pas à offrir du respect aux piétons?

Pourquoi vous ne quittez que trop rarement votre véhicule ? De ma fenêtre, qui donne sur la rue Lebas, la journée, je vis avec des voitures. Il ne se passe pas 10 minutes sans qu’un véhicule ne démarre, ne se gare, ne fasse tourner son moteur, inutilement. N’avons-nous pas autre chose de commun à nous donner à vivre ?

 

Isabelle Pompe, 16 mai 2019.

 

 

 

 

 

 

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Le partage du sensible

Au début était Jacques Rancière.

J’ai découvert cet auteur avec le « Spectateur émancipé », puis « Le partage du sensible ». Je vous invite à faire sa connaissance ou à le réentendre avec un portrait qui date de décembre dernier diffusé sur France Culture pour Profession philosophe ou encore à lire cet article de septembre 2004

A la lecture de la production de ce chercheur comme il aime à se définir, je me suis demandée si je n’avais pas fait, là, une rencontre déterminante dans ma vie de militante.

 

« C’est par le train, par la gare, que j’ai rejoint la ville de Rouen,

 

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Gare Rouen rive droite, 2015, IPL

 

Au regard de mon exode social comme j’ai, aussi, aimé le nommer, je me suis sondée quant à la perception que l’on pouvait avoir de moi en tant que nouvelle arrivante et comme « quitteuse » de Paris. En outre, je me suis placée comme témoin de cet écho entre ce territoire d’adoption et ma propre vie. Au début, je me suis sentie mal ici. Seule, tellement seule et rapidement face à ma chute. J’ai perdu connaissance pour reprendre, ensuite, mes esprits et parvenir à me tranquilliser. Ce que c’est rude comme expérience émotionnelle un territoire mal traité mais comme c’est formateur.

 

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Rouen, Quai rive gauche en 2014, IPL

 

N’étais -je pas moi-même cet abandon, cet endroit laissé pour compte à l’instar de cette rive gauche rouennaise? N’étais-je celle dont on ne veut pas avec cette inscription redoutable car durable dans le chômage ? N’étais-je pas, enfin, cette précaire à qui on n’ouvre pas la porte, celle qui ne vaut rien, là, parce qu’elle ne serait pas d’ici ? Celle à qui on reproche son Paris d’origine, celle que l’on juge…Oui, j’ai expérimenté, ici, à Rouen, l’exclusion. Ma différence de parcours, de choix de vie et l’activation de certaines de mes ressources m’ont mise sur la touche. Tenue à l’écart des cercles, des cultureux, des « artistes »….Je suis autodidacte dans différentes domaines, je ne cherche pas de légitimation. Je n’avais rien à prouver mais tout à partager car j’étais dans la soif de découvrir, d’être rassurée sur cette destination morcelée.

 

Nous nous sommes vues et revues cette rive et moi, je me suis attachée à elle lorsque j’ai commencé à partager son sensible.

 

Je me suis rappelée, en 2012, lorsque j’avais opté pour terre d’adoption, après Paris, la ville de Rennes. Sans y repenser, en 2014, j’ai choisi Rouen alors que je venais de vivre de grands bouleversements personnels et professionnels. Un « R » en commun certes mais quel écho plus juste que ce délire nostalgique voire mélancolique qui règne à Rouen. Deux années de distance entre ces deux choix où tout a basculé finalement. Celle qui aurait pu m’accueillir et celle qui m’a recueillie.

Elle n’est pas endormie cette ville, elle est politisée à outrance, faite d’opposition franche, de dureté, elle est clivante. Elle fait référence à un endroit où le frontal ne cesse de sévir.

 

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La chute de Rennes, IPL, 2018

 

Elle est aussi ce vaste champ exploratoire où s’irritent, avec une vive impétuosité voire provocation,  les notions de gout, de beau, d’ erreur et de rien. Elle est cet espace qui s’étire mais qu’on ne saurait voir. Elle est cette ville qui tranche, qui coupe, qui scinde et où tout se croise. Elle ne colle à rien qui soit crédible, plausible, elle est cette sédimentation inouïe, de celle qu’on ne laisse pas devenir, de celle qu’on enferme, qu’on enlise dans un imaginaire patrimonial usé jusqu’à la couenne.

Elle est celle qui possède plusieurs récits mais dont un seul serait autorisé par les volontés politiques extra locales. Elle est tenue en laisse par des élites ignorantes, des maîtres ignorants comme dirait Jacques Rancière.

Des hommes et des femmes qui l’emmurent dans des espaces circonscrits, qui prennent de haut ses conflits, ses errements, ses disgrâces. Elle est cette terre où le bon souvenir est ancien, religieux le plus souvent, elle est cette grande à qui on a brisé les jambes de peur qu’elle ne s’échappe, qu’elle ne prenne de libertés. Elle est minorée, boudée, là, dans sa province, dans sa région, dans la plus illustre méconnaissance, dans le plus grand mépris, parfois. Elle ne se résume pas, elle ne se veut pas compartimentée, elle se sait affaiblie sans ses deux rives qui fondent son monde premier. Elle ne souhaite pas se démunir, se départir. Elle tient à son « dépareillage » mais réfute tout catégorisme. Sans sa mixité, elle n’aurait aucun pouvoir.

 

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La Seine et ses histoires sociologiques de rives, IPL, 2014

 

Sa Seine et cette fausse narration qui va avec. Je ne veux pas croire à ce refus du partage, à cet affront du 76000 et du 76100 (Rouen rive gauche). Je ne veux pas alimenter ces oppositions: ces touristes versus ces habitants, cette rive versus cette autre, cette sociologie versus cette autre, je veux apaiser cette relation. Je pense que l’issue de ce face à face finit par ternir la ville, lui empêche tout déploiement digne, la contrecarre dans son ampleur et son charme.

Rouen, ce ne sont pas les quatre rues de cet hyper centre historique comme nous le présente l’ office malheureux du tourisme. Le problème c’est que cette posture politique est adoubée par les faiseurs d’images fans de sur-esthétisation, les story tellers game over… C’est-à-dire ceux qui ne voient pas qu’ils participent à une annulation, à l’effacement du pouvoir qu’à l’habitant sur sa ville. Une ville est faite pour être habitée plus que pour qu’être visitée, croisée.

Rouen, ce sont des histoires. Rouen ne peut être retenue et amenuisée au point de se ridiculiser à force de contorsions autour de « Jeanne » par exemple. Ce n’est pas, non plus, l’impressionnisme qui doit régir une programmation culturelle annuelle. Sclérosée est la ville, brimée, sa rive gauche réfute ce système parce qu’elle est cultures et diversités. Elle est l’ extinction de ce modèle uniformisant.

 

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Quartier St Sever, 2014, IPL,

 

Elle est cette déroute à la bienséance car elle embrouille la beauté, interpelle, cloue, sidère, place dans un embarras, dérange. Sa pauvreté bouleverse, ses rues bousculent, ses gens démolissent tous les préceptes que l’on pensait avoir sur le « déjà vu ». Elle  appelle la notion de vide. Elle chamboule le spectateur, m’a laissé seule et coite à maintes reprises. Cette rive c’est la gifle, elle nous déconcerte, nous perd, nous désoriente car tout paraît loin, tout semble sans fin et ce ne sont pas ses images qui pourraient nous aider à poursuivre, elles manquent cruellement à l’appel. Quelles sont les illustrations ? Quels sont les clichés? Et qui pour nous faire découvrir cette rive, qui pour s’y risquer ?

L’humilité, comme je l’ai déjà évoqué, celle de la mémoire ouvrière, celle du passé historique, celle des classes moyennes et/ou populaires, il faut croire en sa vertu pour parvenir à elle. Selon moi, l’humilité est gage d’innovation, elle est l’antithèse du gigantisme, le modèle contraire, le croquis inversé, le chromo authentique. La rive gauche, par son patrimoine de l’humilité, c’est le refus de la hiérarchie. Ce en quoi, elle est passionnante et intelligente.  »

 

Isabelle Pompe, 12 mai 2019.

 

 

 

Messages ‘ Specific

Force est de constater que les images de Rouen se concentrent, en grande majorité, sur son hyper centre historique. La ville est un mirage, aux yeux, des « officiels ». Elle doit apparaître sous un certain jour. Cet aspect réduit, à ce point, le territoire que la ville de Rouen représente, au regard de son office du tourisme, trois rues. A ce peu de documentation, circuits, supports répond une hésitation. Transiter pour quoi faire ?  Traverser la Seine est presque un geste forcé voire courageux. Est-ce du même ordre pour les deux côtés ? la rive gauche traverse et pour quelles raisons ? A quel rythme ? Et quelle rive gauche? Ce qui appartient à la rive de Rouen ou à son agglomération? La rive droite, quant à elle, pour quel motif se rend-elle en face ? Est-ce régulier ? A quelle fréquence ? Mais est-ce que ces habitants co-habitent réellement et est-ce qu’ils se croisent lorsqu’ils sont rive gauche ? Vont-ils aux mêmes endroits ? Et si oui lesquels?

Rouen et sa Seine, en carte, c’est ça:

Screenshot_2019-04-25 Carte détaillée Saint-Étienne-du-Rouvray - plan Saint-Étienne-du-Rouvray - ViaMichelin.png

J’ai donc pensé à produire quelques images à messages. Si cette rive gauche est un territoire autonome car il se situe de l’autre côté, alors, pourquoi ne pas l’émanciper de ce poids, de cette contrainte de si peu exister.

Exister et Le Larousse :

  • Avoir la vie, vivre : Aussi longtemps qu’il a existé, il a lutté.
  • Être dans la réalité, se trouver quelque part, être repérable dans le temps ou dans l’espace : Coutume qui existe depuis longtemps.
  • Avoir une réalité : L’amitié, ça existe.
  • Avoir de l’importance, de la valeur : Le profit seul existe à ses yeux.
  • S’affirmer, se faire reconnaître comme une personne aux yeux de la société, d’un groupe, de quelqu’un : La révolte est souvent un moyen d’exister aux yeux de la société.

 

Interrogeons ces impressions

 

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Signifier la portée du geste

L’idée du passage d’un état à un autre,  de pénétrer un territoire invisible est emplie d’imaginaire. Et de cet acte si fort, qu’en est-il de notre altération ? Allons-nous changer, perdre quelque chose de nous ? Sur quoi repose cette idée étrange que cette ville s’arrêterait à ses ponts, que traverser cette barrière naturelle serait comme quitter, partir pour devenir ? Chaque jour, des voitures, des gens font ce trajet pour aller travailler. Chaque soir, la culture institutionnelle possède mille couleurs en face. Rive gauche, les lumières sont timides. Les allées sont grandes, adaptées, faites sur mesure pour les voitures. Les avenues sont des bandes, les ruelles sont vides, sombres et peuvent impressionner par leur approche du désertique.

 

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Ajoutons de l’humour

Cette rive gauche possède même son propre code postal 76100 et non 76000 . Signifier ainsi que franchir ce pont c’est aussi atteindre un autre espace mais est-ce pour autant un lieu étranger ? D’un côté, l’effort pour parvenir à aller de l’autre côté est amplifié par les non-images et de l’autre, la surimpression d’une rive terne voire insécure demeure gravée encore dans les esprits. Marcher sur ses ponts relève de l’exploit. Petit à petit, la gauche prend des formes éphémères, légères, les habitants construisent des typologies de quartiers. Et alors ? Pourquoi devrions-nous hiérarchiser les espaces ? Institutionnaliser nos endroits de vie et de culture ? Aurions-nous encore besoin de label ? Pourquoi pensons-nous que ce patrimoine de pierre, majoritairement religieux prime. Est-ce parce qu’il est concentrique ? Parce qu’il est plus beau ? Mais c’est quoi la beauté en toute objectivité ? Et en quoi la différence serait terne ?  Sur cette rive gauche, son découpage est un peu malheureux, ce sont des bouts de rues, des petits coins au vent, peu de place à l’intimité, à l’endroit cosy. Quel est le centre de cet endroit ? Un centre commercial! Cela vous étonne ?

 

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Une prise de conscience ?

Mais ceci en dit long sur une frontière territoriale qui aurait pu ne pas en être une. Nous aurions pu vivre parfaitement notre fleuve. Le problème se décompose en strates, en sédimentations préjudiciables. La barrière symbolique est idéologique et sociologique. Les jugements de valeur ont fait du mal à cette rive. Comparée puis délaissée, minorée pour finir maltraitée parce que peu valorisée dans son ensemble. Politiquement, cette attitude pose problème. Capitaliser sur les ressources extérieures signifie que le dilemme entre touristes et habitants n’est plus. Et que le clivage persiste. Que la balance ne sera pas encore, aujourd’hui, à l’équilibre. Les rives détiennent toutes deux un passif et un actif. Qui en parle avec respect ? Qui les place sur le même plan ?

 

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Dans cette ville de Rouen et dans cette métropole, la question de la Seine est essentielle au regard d’une population, des services et de l’offre mise à disposition. Alors que d’un côté dominent les plus grandes structures culturelles, de l’autre subsiste une MJC ( St Sever). La culture est censée rassembler comment est-ce possible? Et si nous considérions les quais, au regard de leur aménagement non pas comme une réhabilitation mais comme les seuls espaces visibles encore disponibles. Que penserions -nous du 106, 105 et 107 (lieu de culture labellisé ou privé)?  Et Après ces quais ? La persistance de la non-considération ne s’est pas arrêtée à cette question de quai que l’on refusait d’aménager en 2010. 2015 serait l’année de la prise en compte. Ce qui semble incroyable lorsqu’on pense à ces 21 000 Rouennais de la rive gauche et aux 22 000 Quevillais, 26 000 Grand- Quevillais, 29 000 Sottevillais…Soit plus de 100 000 habitants!

 

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Considérer ces espaces comme des quartiers à part entière c’est aussi une façon de répondre à ces désignations:  » Je n’habite pas à Rouen mais dans son centre historique ». Vous imaginez les hauts de Rouen, le quartier Croix de Pierre, essayez de mesurer la mixité sociale. Comment est-ce possible alors que les exclusions sont déjà géographiques ? Loin, ils sont loin physiquement et dans les esprits. Ils sont réservés, ghettoïsés. Que faire pour parler à l’unisson? Comment la ville de Rouen, qui s’est portée candidate à la capitale européenne de la culture pour 2028, fera t’elle ? Quelle est sa stratégie ? voir et ouvrir son champ de vision ? Ou se restreindre jusqu’ à l’étouffement ses diversités et parler encore et encore, jusqu’à l’épuisement, de son patrimoine religieux ?

Une affaire à suive///

 

Isabelle Pompe, 25 avril 2019