Territoire social & art # 2

Pour faire suite à notre article précédent: Territoire social & art # 1, nous allons questionner différentes notions.

 

PREVIOUSLY

Screenshot_2019-03-21 Rubis mécénat – fund for cultural and social art projects

Nous avons abordé le mécénat d’entreprise tel que Rubis Mécénat cultural Found. Mécénat porté par le groupe Rubis dont l’un des sites se trouve être exploité au Grand-Quevilly (2305 BD Stalingrad).

Le sujet qui nous intéresse est la commande passée par ce mécène à un artiste de renommée internationale, à savoir le photographe belge Geert Goiris. Cette même commande a fait l’objet d’un partenariat unique avec le FRAC (Fonds régional d’Art Contemporain) Normandie Rouen installé à Sotteville lès Rouen. Cette initiative a pris la forme suivante:

  • Une exposition au Frac Normandie Rouen (du 09-12- 2017 au 14 -01-2018)
  • Deux installations d’envergure dans le Port de Rouen
  • Une parution chez Roma Publications.

Ce qui a attiré notre curiosité c’est la manière dont était relatée cette collaboration. Pour cela, nous avons retenu trois articles parus dans: Paris Art, L’œil de la Photographie et Réponses Photo.

Vous pouvez y avoir accès depuis Territoire social & art # 1

Dans un premier temps, des mots, expressions ont retenu notre attention:

Paysage industriel contemporain/ Environnement industriel/ Monde/ Présence fantastique/Paysage romantique/ Style cinématographique

Temps de latence/ Pétrole (semble) inoffensif/

Gestes/ Place du corps

Rôle majeur/

Puis, nous avons extrait ceux -ci : « Documenter, portée à la vue, sites méconnus, cachés des regards ainsi que la préposition « malgré » et la locution adverbiale « au contraire » dans les phrases « sites méconnus malgré leur rôle majeur » (article 1) et « Au contraire le sujet est dans les temps de latence… (dernière phrase de l’article 3) »

Et enfin les annotations suivantes pour désigner l’artiste au regard de ses expositions et du format de ses œuvres: XXL, monumentale, expositions poids lourds.

 

Temps II

Restituons le contexte géographique de cette proposition artistique. En effet, sur notre territoire social est implanté Rubis Terminal.

De qui s’agit-il? Et quelle est, brièvement, son histoire ?

Screenshot_2019-03-22  Gilets jaunes le dépôt pétrolier près de Rouen a été débloqué par la police.png

Localisation du site Rubis Terminal au Grand-Quevilly

RUBIS TERMINAL

« Rubis Terminal est le leader européen indépendant dans le stockage de produits pétroliers, chimiques, agroalimentaires et des engrais.

Rubis Terminal est une filiale du groupe RUBIS, un des leaders européens indépendants spécialisé dans la distribution de produits pétroliers (carburants, GPL…) et le stockage de produits liquides (pétrole, produits chimiques, produits agroalimentaires, engrais).


Créé en 1877, Rubis Terminal, anciennement Compagnie Parisienne des Asphaltes (CPA), dispose en 1992 d’un million de mètres cubes de stockage à Rouen et Dunkerque, dont la localisation en façade maritime et les connexions aux principaux pipelines français offrent un enjeu stratégique majeur dans la chaîne logistique des hydrocarbures et produits chimiques en France.

 

RUBIS TERMINAL & Rouen

2016 Mise en service de capacités supplémentaires à Rotterdam (35 400 m3), Anvers (45 000 m3) et Rouen (75 000 m3)


2017  Construction de réservoirs double enveloppe béton à Rouen 2 X 9 500 m3, mise en service de 30 000 m3 à Anvers


2018  Mise en service de 22 000 m3 en engrais à Rouen. » Source

 

L’Art est engagé pour la construction d’une image

Pour cette commande artistique, l’artiste Geert Goiris a eu carte blanche pour traiter du sujet: Le groupe Rubis et son activité (ses sites industriels).

Les œuvres de Geert Goiris pour Peak Oil associent différentes images, idées et perceptions. La formulation « dans un style cinématographique » souligne l’esthétisation d’un décor et le soin apporté aux plans, cadrages, traitement des couleurs (contrastes) ou du noir et blanc. L’image est « belle », porteuse de références cinématographiques et convoque nos imaginaires.

Cette proposition artistique pourrait sembler poétique. Ces photographies emmènent avec elles une dramaturgie sous tension.

Ces images pourraient réconcilier les univers industriels et littéraires, romantiques et fantastiques.

L’imaginaire du caché trouve ici toute sa puissance – ce que nous ne savons pas, ce que nous ne voyons pas/ par choix ou par nécessité.

Cet accès à l’immontré transforme notre appréhension du réel. De surcroît les scènes photographiques, telles qu’elles sont relatées par Geert Goiris, sont autant d’éléments factuels qui viennent documenter et nourrir dimension irréelle.

Cette documentation faite par un artiste participe à l’anoblissement des activités du Groupe Rubis dont les sites industriels sont désignés « paysage industriel contemporain ».

« Contemporain » est un adjectif qui nous conduit tout droit vers l’art contemporain même si sa définition induit  » de la même époque, de la même période ».

Le « Paysage » raconte une vue d’ensemble, une étendue spatiale naturelle ou non, mais l’effet produit dans l’appellation « paysage industriel » est autre. Nous pensons à un tableau, celui-ci serait renforcé par la désignation complète: « paysage industriel contemporain ». Ces usines voient leur image muter, nous glissons des sites industriels vers des territoires artistiques.

Ce paysage, cet environnement, cette présence…Un vocabulaire valorisant pour créer un passage des sites industriels vers le patrimoine industriel.

Avec Peak Oil, il n’est en rien restitué à l’aune de sa dangerosité, de son impact, de son rôle sur les écosystèmes…Il est romancé et sa subjectivité interpelle car elle vient narrer une histoire hors du temps où la présence humaine est très rare.

L’art se met au service d’une image. Quelle superbe démonstration d’un processus de valorisation que cette commande!

La notion temporelle fait, assurément, une entrée fracassante car pour certains clichés nous sommes incapables de situer la période, l’époque.

De plus, l’abstraction endort ce paysage, ce qui engendre un caractère lointain quasi inoffensif à ce dernier.

La question du rôle est posée. Le nôtre? Dans cette scène d’abandon, quelle est la part de responsabilité de l’homme? Qu’avons-nous engendré, produit comme décor?

Quel degrés d’altération s’est exercé sur les biotopes/écosystèmes documentés par cette image?

Ce sont aussi les formats et l’utilisation de support type Wallpaper en version XXL qui renforcent cette impression. Les gros plans/ plans serrés accentuent l’impression d’un paysage si vaste qu’il est impossible à restituer. Comment lui apporter de la concrétude ?

Pas de panorama, au sens photographique du terme, pour traduire ces sites industriels mais une surface géographique immense qui tient aux détails.

L’œil est captif de ces espaces circonscrits toutefois invisibles jusqu’alors.

Screenshot_2019-03-22 Geert Goiris-Peak oil - FRAC Normandie-ROUEN-2018 - a photo on Flickriver.png

Exposition Peak Oil de Geert Goiris au FRAC Source

Le terme « Monde » renvoie à plusieurs définitions: Un tout, un ensemble de choses, ensemble de tout ce qui existe, à l’environnement des êtres humains, à un milieu ou un groupe social défini par des caractéristiques… Il est aussi une expression qui peut accroître, intensifier la portée de ces images en accordant une importance majeure à ce qu’elles désignent. Elles forment un monde, à elles seules.

Ce qui vient créer le trouble c’est aussi la capacité narrative de Peak Oil à nous montrer les séquences, les détails comme partie prenante de ce « tout ».

Geert Goiris est reconnu pour la tailles de ses formats comme nous l’avons vu qui agissent comme une démonstration de force. Par ailleurs, son nom est associé à des expositions prestigieuses au regard de leur scénographie et des lieux qui les ont accueillies. Sa reconnaissance internationale accroit le phénomène d’attraction, en effet, pour un groupe comme Rubis, c’est l’assurance de quelque chose d’unique, de grandiose au rayonnement implicite.

« Se faire tirer le portrait » par un artiste comme celui-ci c’est aussi susciter un intérêt, une adhésion et renforcer un sentiment d’attachement voire de fierté. Souvenons-nous.  Nous avions évoqué la notion de fierté ouvrière, précisément au Grand-Quevilly.

Lorsque je fis l’expérience de cette visite (du 09 décembre 2017 au 14 janvier 2018) au FRAC Normandie Rouen, je fus très surprise de la diversité des publics et du nombre de personnes ayant fait le déplacement. Il est vrai que la période de monstration était très courte (à peine un mois).

Les retours que j’obtins, lors de la rédaction de mon mémoire universitaire (la programmation artistiques à l’aune des nouveaux espaces de référence, Rouen, ville – Métropole), auprès de Julie Debeer (chargée des publics de la structure) pour cette exposition furent plutôt surprenant. Elle ne s’étonnait pas du succès. Selon elle, les gens venaient voir ce qu’ils connaissaient. Ce qui me sembla être une (ré)activation de ressources spécifiques pour un territoire ne paraissait pas être perçu ici.

Ce territoire social possède une très longue et riche histoire ouvrière dont peu de structures s’emparent et dont on préfère taire voire minorer l’existence.  Ce qui contraint une commune à avoir un récit autorisé, parfois hors-sol (non inscrit)La présence des ces usines sont inscrites dans l’esprit, les souvenirs, la parole et les parcours de ces habitants, de ce fait, ne pas y faire référence, efface la spécificité de cette ressource.

Par cette commande, le groupe Rubis s’est offert la (ré)activation des ressources spécifiques (les habitants, ouvriers ou non, attachés, curieux de leur environnement industriel) de ce territoire social.

Une manière stratégique de produire et de réactiver de l’attachement. Ce groupe industriel n’a pas à être inquiéter à ce propos au vu du succès remporté par cette exposition, de plus, elle est parvenue à faire se déplacer des personnes qui n’étaient jamais allées au FRAC.

Que dire, hormis s’interroger encore et encore sur l’attachement paradoxal des habitants de ce territoire, questionner les notions d’éthique et de responsabilité, présupposées par les « malgré » et « au contraire » de nos trois articles étudiés.

 

Isabelle Pompe, Mars 2019.

 

 

 

Publicité

Territoire social & art # 1

peak-oil-geert-goiris-rubis-mecenat-cultural-fund-2017-terminal-rouen.jpg

Peak Oil Geert Goiris

Cet article a été conçu en deux temps. Vous découvrez, ci-dessous, la 1ère partie.

Nous avons introduit le Territoire social & culture au travers l’approche du Petit-Quevilly et de l’histoire de ses salles de spectacles. Cette commune, à l’aune de sa politique et donc de sa politique culturelle, propose une histoire culturelle constitutive de sa mémoire collective.

La raison d’être de ces salles – leurs devenirs, leurs disparitions- s’étend sur plus d’un siècle. Elle concerne les souvenirs de plusieurs générations d’habitants. Ces salles ont connu un essor en écho au dynamisme économique. Souvenons-nous que cette commune est fortement marquée par son industrie chimique depuis plus de deux siècles (1808 sonnait l’arrivée de Maletra).

Cette relation entre structure culturelle et territoire extra local soulève, aujourd’hui, beaucoup de questions notamment au regard de l’inscription de ces dernières sur ce même territoire et au vu de leurs publics. Nous y reviendrons par la suite.

Pour cet article, nous nous interrogerons sur le rapport qu’entretiennent les industries chimiques/pétrochimiques avec la culture.

Nous nous servirons uniquement des éléments textuels, iconographiques mis à disposition sur le site du Rubis mécénat cultural found pour commencer.Source

Screenshot_2019-03-21 Rubis mécénat – fund for cultural and social art projects(1).png

Capture d’écran site internet du mécène

Le mécénat d’entreprise avec Rubis Mécénat cultural found

Qui est ce mécène?

Screenshot_2019-03-21 Rubis mécénat – fund for cultural and social art projects.png

logo

Rubis Mécénat cultural fund, fonds de dotation créé par le groupe Rubis en 2011, a pour mission de promouvoir le développement artistique en France et à l’international dans les pays où le Groupe est implanté.

 

Culture et art

Une distinction est faite entre « art » et « culture » au sens où l’entend le cinéaste, Jean-Luc Godard, « La culture c’est la règle, alors que l’art c’est l’exception. La culture c’est la diffusion, et l’art la production. »Entretien J.L Godard

Mais aussi comme l’aborde le psychologue et docteur en anthropologie, Claude Wacjman, « l’art divise et la culture rassemble.

Il est dans l’intérêt, pour ce mécénat de parler de « cultural found » plutôt que « d’artistic found » pour les raisons rassembleuses invoquées, néanmoins, le sujet de notre article est une commande passée à un artiste. Certes, sa diffusion passe par une exposition mais c’est une requête à destination d’un artiste qui reste effectuée.

Que fait ce mécène?

Ses interventions se déclinent en cinq actions qui vont des projets sociaux culturels aux commandes artistiques en passant par les projets DIY, Les éditions, la série art (ist).

PROJETS SOCIAUX- CULTURELS : Depuis 2012, Rubis Mécénat développe des initiatives sociales et artistiques pérennes dans certains pays d’implantation du groupe Rubis,
afin de transmettre à une jeunesse fragilisée des compétences artistiques et des compétences de vie à travers la pratique des arts visuels. ( Trois projets concernent Madagascar, Afrique du sud et la Jamaïque, ils sont spécifiés ici Source

PROJETS DIY : Projets artistiques menés avec les collaborateurs au sein des filiales du groupe Rubis. (Christophe Bogula* Rubis Terminal 2013-2018 Source Le M.U.R Vitogaz France 2018 Source

*Christophe Bogula travaille comme mécanicien chez Rubis Strasbourg depuis 2006. Séduit par l’esthétique de l’architecture industrielle ancienne, Christophe photographie son environnement de travail et ses collègues depuis 1992. Son travail s’inspire de celui d’August Sander. [Photographe allemand (1876- 1964) qui réunit photographie documentaire & démarche artistique]

LES ÉDITIONS

Sont présentées, ci-dessous, des captures d’écran de ces éditions afin d’avoir une idée de la présentation et d’en apprécier la démarche qualitative de cette action.

Screenshot_2019-03-21 ÉDITIONS – Rubis mécénat.png

Screenshot_2019-03-21 ÉDITIONS – Rubis mécénat(1).png

Screenshot_2019-03-21 ÉDITIONS – Rubis mécénat(2).png

Screenshot_2019-03-21 ÉDITIONS – Rubis mécénat(3).png

LA SÉRIE ART (IST)

Alexander Murphy – Capter le profil des artistes soutenus par Rubis Mécénat, aux univers et aux cultures différentes, voici le pari de la série ART(ist).

« En 5 minutes environ, l’on découvre le travail et l’univers de chaque artiste en leur donnant la parole sur la création artistique et son rôle dans la société actuelle.

À travers ce projet, Rubis Mécénat souhaite mettre en avant la diversité des artistes soutenus par le fonds culturel. »

Screenshot_2019-03-21 SÉRIE ART(ist) – Rubis mécénat.png

Une capture d’écran de l’onglet de la SÉRIE ART(ist)

Nous pouvons remarquer que l’artiste dont nous allons parlé dans cet article fut le 1er de la série.

 

COMMANDES ARTISTIQUES

Depuis sa création, Rubis Mécénat fait dialoguer art contemporain et lieux spécifiques en s’associant à des artistes émergents et en milieu de carrière.

Le fonds commande aux artistes des œuvres d’art, destinées à habiter des lieux atypiques et à être exposées et/ou dialoguer avec les sites industriels du groupe Rubis. Ces œuvres sensibles placent l’histoire du lieu en leur centre et s’en inspirent.

Pour chaque commande, Rubis Mécénat aide à la production des œuvres et accompagne l’artiste tout au long de sa recherche et du processus de création. Cet accompagnement passe aussi par un soutien de plus long terme, via l’achat d’œuvres et la réalisation de publications. Autre manière de valoriser le travail de l’artiste et de ceux qui l’entourent, une vidéo est réalisée sur les différentes étapes de la réalisation de l’œuvre.

Que ce soit lors de collaborations avec des lieux comme le Collège des Bernardins ou l’église Saint-Eustache, à Paris, ou sur les propres sites du Groupe, Rubis Mécénat laisse toujours carte blanche aux artistes invités.

Ces commandes impliquent les étudiants des Beaux-Arts de Paris (2013/2018), Benjamin Loyauté et son Expérience de l’ordinaire en 2018, Fanny Allié avec Silhouettes en 2012, Kalos-Sthénos (2018) et Les Voyageurs depuis 2015.

Geert Goiris avec Peak Oil (2017/2018), Kid Creol & Boogie l’Orée depuis 2017, Stéphane Thidet avec  Le solitaire ne 2017, Leonara Hamill avec Furtherance ( 2014/15) et enfin Cyprien Clément-Delmas avec A la croisée des regards en 2011 et On Site depuis 2012.

L’artiste Geert Goiris nous intéresse car son projet Peak Oil est le fruit d’une commande de Rubis Mécénat cultural found et d’un partenariat avec le FRAC Normandie Rouen. De plus, j’ai pu faire l’expérience de visite de cette exposition et m’entretenir avec Julie Debeer, la chargée des publics du Frac.

 

PEAK OIL de Geert Goiris

Geert Goiris

Geert Goiris est un photographe belge qui vit et travaille à Anvers, en Belgique.

Après des études à la LUCA School of Arts de Bruxelles (Belgique), à la FAMU Film and Television Academy de Prague (République Tchèque) ainsi qu’au Higher Institute for Fine Arts (HISK) à Anvers (Belgique), Geert Goiris se fait connaître à l’international dès 2004 notamment grâce à sa participation à la Biennale d’art contemporain Manifesta 5 de Saint-Sébastien (Espagne).

L’artiste est représenté par la galerie parisienne Art:Concept (France).

Le travail de Geert est régulièrement exposé dans les grandes institutions européennes telles que le Boijmans Van Beuningen Museum (Rotterdam, 2007), le Wiels Contemporary Art Center (2010), le Palais de Tokyo, (Paris, 2010), le Hamburger Kunsthalle de Hambourg (2011), le Nouveau Musée National de Monaco (NMNM) (2012), le Chicago Museum of Contemporary Photography (Etats-Unis, 2015), ou encore le Centre Pompidou- Metz (2016).

En 2016, le Frac Normandie Rouen lui a consacré une exposition monographique intitulée « Fight or Flight ».

Peak Oil

L’artiste belge Geert Goiris s’est rendu tout au long de l’année 2017 sur 12 sites industriels de Rubis Terminal (filiale du groupe Rubis), couvrant l’ensemble des dépôts en Europe, afin de développer une série photographique, intitulée Peak Oil, sur le thème du paysage industriel contemporain.

Il a sillonné les zones portuaires et industrielles de Dunkerque, Rouen, Brest, Strasbourg, Village-Neuf, Saint-Priest, Villette-de-Vienne, Salaise-sur-Sanne, Bastia, Ajaccio, Rotterdam et Anvers.

En adoptant un style cinématographique et suggestif, Geert Goiris propose

« une narration ouverte qui oscille entre familiarité et aliénation, découverte et fabulation ».

Cette commande photographique, faite à un artiste de renommée internationale, est le fruit d’une collaboration inédite entre Rubis Mécénat et le Fonds régional d’art contemporain (Frac) Normandie Rouen.

Initiée par le Frac et Rubis Mécénat, elle donne lieu aujourd’hui à quatre projets :

  • Une exposition au Frac,
  • Deux installations d’envergure dans le Port de Rouen
  • Une parution chez Roma Publications.

Avant de nous attacher à la narration de l’exposition et à ses publics, nous allons questionner la portée, la résonance de cette commande. Quelle traductrice d’image de ces sites industriels est-elle? Comment est-elle rapportée? Quel peut être son rôle pour le groupe Rubis Terminal?

 

Une question d’IMAGES

Geert-Goiris-17-Frac-Normandie-Rouen-03b-768x811.jpg

Geert Goiris, Peak Oil, 2017

Nous allons lire des critiques de cette expositions en retenant trois propositions publiées par Paris Art, Réponse Photo, L’œil de la photographie. L’idée est de percevoir l’image de ce mécène telle qu’elle est racontée par ces auteurs/ journalistes. Ils correspondent à des prescripteurs et participent à la construction de cette image souhaitée/Voulue par le groupe Rubis Terminal. Le mécénat c’est aussi un miroir, déformant diront certains, il n’en demeure pas moins qu’il véhicule, par sa stratégie marketing, une certaine idée de l’apparence. Il construit une forme d’ histoire parallèle à l’activité des industries du groupe Rubis Terminal.

La 1ère : Paris Art

Screenshot_2019-03-21 Peak Oil Geert Goiris, photos de sites industriels au Frac Normandie.png

Quatre séquences narratives retiennent mon attention:

Selon cet article, la série de photographies Peak Oil de Geert Goiris documente le paysage industriel contemporain.

Les images de Geert Goiris permettent de documenter et de porter à la vue de tous des sites rarement accessibles au public et même le plus souvent cachés des regards, des infrastructures complexes qui jouent pourtant un rôle crucial dans notre société dépendante en carburants et combustibles.

Ces clichés adoptent un style cinématographique et narratif qui vise à se détacher des modes traditionnels de représentation de l’industrie. Le photographe cherche à mettre en lumière la place qu’occupe le corps dans un environnement industriel et la façon dont un tel paysage, où règnent l’acier le béton et la lumière artificielle, influence les gestes de ceux qui y vivent.

Geert Goiris montre un monde où les navires, camions, moteurs, conteneurs, pipelines et wagons semblent dotés d’une présence fantastique.

La 2ème :L’œil de la photographie

Elle reprend en détails les éléments dont nous disposons, puis ajoute:

« Parmi les photographies exposées, dix seront offertes au Frac par Rubis Mécénat afin d’enrichir sa collection et plus particulièrement son fonds photographique dédié au territoire. »

Et termine par: « En 2018, la commande photographique Peak Oil est a nouveau mise à l’honneur à l’occasion de deux évènements d’importance : l’installation d’une image pérenne et monumentale, sous forme d’un wallpaper XXL, sur l’un des réservoirs de Rubis Terminal dans le Grand Port Maritime de Rouen et une nouvelle présentation de la série dans le cadre du festival PhotoSaintGermain, du 07 au 24 novembre 2018.

Enfin, la 3ème Réponses photo

Ce qui m’attire ce sont les expressions, le vocabulaire et le portrait qui est dressé de l’artiste:

Dans son article du 4 octobre 2018, Carine Dolec, reprend comme éléments de contextes la renommée internationale de Geert Goiris. Situe l’artiste comme « habitué des publications prestigieuses et des expositions poids lourds ».

« Geert Goiris a réalisé pour le groupe Rubis une commande taillée sur mesure: très gros plans, matières, cadrages secs et bien coupés et paysages romantiques, il montre ces « moments particuliers où le pétrole semble inoffensif.

Le sujet n’est pas les prouesses techniques de l’extraction du pétrole, ni les effets économiques, sociaux et/ou géopolitiques liés à son existence. Au contraire, le sujet est dans les temps de latence, ces moments où le pouvoir du pétrole est uniquement sous-jacent. »

 

COMPARAISONS

Les trois articles ont leur propre style, allant d’une critique romancée voire littéraire pour la 1ère, à un papier purement communicationnel qui reprend l’actualité de cette commande pour la seconde. La 3ème, quant à elle, s’interroge sur le notion de sujet et la manière opportune, dans ce cas, de le traiter.

Nous retiendrons les expressions, groupe de mots suivants:

Paysage industriel contemporain/ Environnement industriel/ Monde/ Présence fantastique/Paysage romantique/ Style cinématographique

Temps de latence/ Pétrole (semble) inoffensif/

Gestes/ Place du corps

Rôle majeur/

Ensuite, nous pouvons extraire ceux-ci : Documenter, portée à la vue, sites méconnus, cachés des regards ainsi que la préposition « malgré » et la locution adverbiale « au contraire » dans les phrases « sites méconnus malgré leur rôle majeur » (article 1) et « Au contraire le sujet est dans les temps de latence… (dernière phrase de l’article 3)

Nous prélèverons également, les annotations suivantes:

XXL, monumentale, expositions poids lourds.

 

Nous poursuivrons ces observations dans un temps 2, très prochainement.

 

Isabelle Pompe, Mars 2019.

 

 

 

Soeurs, GPN Borealis – AZF Toulouse

Sur ce territoire, nous avons, près de nous, un site qui possède quelques ressemblances, quelques caractéristiques avec un autre, accidenté et mortel autrefois implanté à Toulouse. Je veux parler de cette « grande paroisse », GPN, installée au Grand-Quevilly en Seine-Maritime. Nous aborderons les éléments de ressemblance à travers la production,  l’implantation géographique des deux sites et donc la sociologie de ces territoires. Nous observerons, en écho, la notion d’image en tant que vecteur. L’image comme outil de communication, d’esthétisation, transmetteur, malgré lui, d’ une image ordinaire et d’une « vision parasitée ».

 

gpn grand quevilly

Site Grand-Quevilly

Tout d’abord, faisons connaissance avec ce site. Ci-dessus, une image de ce dernier, de jour, à la dimension vernaculaire. Un jour, de travail pour les salariés, comme les autres. La particularité de cette prise de vue nous indique toutefois une forme de vétusté, une époque quasi révolue où la communication n’était pas encore stratégique, où l’esthétisation, les plans, cadrages, les filtres n’avaient pas encore fait leur apparition, une image d’un autre temps. L’usine, non pas comme patrimoine industriel, mais comme source d’emploi, une maison-mère, nourricière à l’apparence ordinaire. L’image comme disparition du danger, dissolution du risque. La présence humaine au 1er plan, puis de part et d’autres composant ainsi une ligne horizontale, se veut rassurante. Les hommes travaillent, le lieu est humanisé, il est calme et relativisé. Toutefois l’échelle des verticales ne relèguent pas au second plan la dangerosité éventuelle. elle apparaît cependant, moins menaçante, moins « ventriculaire ».

Plus connu sous l’appellation GPN, ce site relève de l’industrie chimique et renvoie à Borealis (entreprise chimique spécialisée dans la fabrication d’engrais, de polyéthylène et de polypropylène) en tant que filiale. Cette usine se dénomme, aujourd’hui, Borealis Grand- Quevilly – Borealis Chimie SAS et s’enorgueillit, sur son site internet, d’être le plus grande site de production de Borealis Chimie, il s’étend sur 100 hectares. Source

Sa production se concentre sur des engrais azotés. Deux sites sont encore exploités en France: Grandpuits (77) et Grand-Quevilly (76). Auparavant un autre site était utilisé, celui d’AZF, définitivement fermé, rasé depuis son explosion le 21 septembre 2001.

 

La catastrophe d’ AZF

Dans la banlieue sud de Toulouse, ce matin du 21 septembre surgit une très forte explosion. Il s’agit d’un stock de près de 300 tonnes de nitrate d’ammonium qui engendrera les conséquences suivantes:

  • 31 morts et quelque 3 000 blessés
  • 27 000 logements endommagés
  • 3 500 entreprises touchées ainsi que de nombreux bâtiments publics, dont 120 établissements scolaires.
vue-de-l-usine-azf-a-toulouse-apres-l-explosion-qui-a-ravage-le-site-le-21-septembre-2001

Vue de l’usine AZF à Toulouse, après l’explosion qui a ravagé le site, le 21 septembre 2001. AFP ERIC CABANIS

L’image comme dilatation des possibles, comme élément notoire, insupportable, comme composante ineffaçable de l’histoire de la chimie industrielle en France. L’image comme trace. La présence humaine au 1er plan nous apporte des indications, d’une part en termes d’échelle. D’autre part, la tenue vestimentaire de ces « hommes » est troublante et distille un sentiment contradictoire. Cette image de désolation, de chaos, réaffirme la place de l’homme comme élément à la fois contingent et fortuit mais pour autant déterminant: l’erreur est humaine. L’apparente tranquillité de la démarche apporte du calme. L’image comme fait, comme bruit, comme odeur, couleur. On perçoit le caractère physique de la scène, pourtant, elle renvoie à des images fictionnelles. Une scène structurée, ordonnancée qui fait figure de preuve, élément factuel non substituable mais qui trouve sa force et sa véracité dans la vision d’horreur qu’elle cristallise. L’image devient symbole alors même qu’elle est le fruit d’une vision parasitée. 

 

Screenshot_2019-03-11 Explosion de l'usine AZF de Toulouse — Wikipédia

 

Faisons apparaître des similitudes, tout d’abord en ce qui concerne l’adresse physique des sites. Celle qui nous concerne directement, se situe au 30 rue de l’Industrie au Grand-Quevilly.

Son territoire d’implantation s’apparente, au même titre que celui d’ AZF, a une banlieue, de métropole, populaire voire socialement exposée.

 

 

Au Grand-Quevilly, l’histoire des usines va de pair avec l’histoire social de ce territoire. Ces sites sont implantés depuis près d’un siècle, pour certains, ils concernent des générations d’ouvriers, d’employés et font partie intégrante de l’histoire de la commune. Ils occupent, dans l’esprit des habitants, une place singulière, empathique qui soulève, par ailleurs, le paradoxe de l’attachement. Nous comprenons que ce territoire a d’abord été vécu et qu’il demeure subi parce que n’offrant aucune autre alternative économique.

 

  • Les Hauts- Fourneaux

En 1913, un complexe sidérurgique est créé en bord de Seine à Grand-Quevilly loin des zones d’extraction du minerai et proche des lieux d’importation de matières premières. En 1914, la Société Anonyme des Hauts Fourneaux de Rouen commence la construction d’une usine. Le chantier est interrompu puis reprend en 1916 à la demande du Ministère de la Guerre. En août 1917,le  1er haut fourneau est mis en service. En 1930, la plupart des 870 salariés sont logés dans 8 cités bâties autour de l’usine et des cadres habitent la plupart des belles maisons situées le long de la route nationale à Petit-Couronne. Les directeurs successifs, Marie Emmanuel BRUNEL de BONNEVILLE et Yves O’ DELANT, demeurent au château du Rouvray. L’usine ferme ses portes en 1967. Toutes les propriétés sont mises en vente par la société qui est dissoute en 1976. Source

Les-Hauts-Fourneaux grand quevilly

Carte postale, date inconnue

Cette image interroge, malgré sa très bonne composition graphique, ses lignes, elle fut utilisée et produite comme objet: une carte postale. L’image comme représentation mentale collective. Les « Hauts -Fourneaux » possédaient une effigie qui fut utilisée comme support d’écriture. La photographie, non pas sociale, mais patriarcale qui se pose en instrument de communication. L’usine n’est nullement décriée, elle se veut rassembleuse, une messagère identifiée, reconnue, dont on parle et qui fait parler d’elle. L’image comme vecteur de fierté d’un territoire social.

 

« Les gens vivent au Grand- Quevilly depuis plusieurs générations : ils sont très attachés au quartier, qu’ils ont toujours connu avec l’usine », approuve Laurence Wauters, directrice de l’école maternelle Louis-Pasteur, située à 500 mètres des hautes cheminées qui crachent sans discontinuer de larges panaches de fumée. »  Source

 

Screenshot_2019-03-11 Empalot — Wikipédia

 

Le site d’ AZF se trouve non loin du quartier d’Empalot (située au sud-Est de Toulouse). Il est l’un des quelques quartiers des grands ensembles historiques. Autrefois caractérisé par de longues barres, Empalot est aujourd’hui le symbole de la réalisation d’un Projet Urbain qualitatif co-construit avec ses habitants. (Source)

 

 

Ce site trouve un écho très fort avec celui du Grand-Quevilly, nous invitant à comparer ces usines à deux sœurs aux caractéristiques gémellaires. Certains allant jusqu’à désigner « la « Grande-Paroisse », de son ancien nom – celui qu’utilisent toujours les Rouennais – comme la « grande sœur » de l’ancien site de la ville rose : même groupe, mêmes activités et donc mêmes risques. » (Source)

« On est conscients qu’il peut y avoir un risque, admet l’une des agentes spécialisées de l’école. Mais en période de chômage, d’autres questions se posent : les usines, ce sont des emplois. »Source

 

La Société Chimique de la Grande Paroisse

En 1919, fut créée la Société Chimique de la Grande Paroisse (SCGP) par l’Air Liquide et Saint-Gobain. Le 1er atelier français de production d’ammoniac produit environ 5t/jour. En 1929, cette société s’implante au Grand-Quevilly avec une usine plus importante au regard de sa production: 1000 t/jour.

  • Ammoniac

« Ce gaz, essentiellement émis À 94% par les activités agricoles, est celui qui a connu la réduction la plus faible de tous les polluants surveillés dans le cadre du protocole de Göteborg sur la pollution atmosphérique transfrontière à longue distance ». Source

L’ammoniac est un fléau qui contribue à l’eutrophisation et à l’acidification des écosystèmes.

 

L’ammoniac est un polluant de l’air qui contribue aux dépôts d’acides et à l’eutrophisation (il s’agit d’une forme singulière mais naturelle de pollution de certains écosystèmes aquatiques qui se produit lorsque le milieu reçoit trop de matières nutritives assimilables par les algues et que celles-ci prolifèrent. Les principaux nutriments à l’origine de ce phénomène sont le phosphore (contenu dans les phosphates) et l’azote (contenu dans l’ammonium, les nitrates, et les nitrites). Source

usine-gpn-de-grand-quevilly site total

Site GPN Grand- Quevilly Source

L’image esthétisée qui se veut neutre : sur fond de verdure et de ciel bleu, quelques cheminées, ça et là, pour que se confondent, naturellement, sans désagrément, fumées et nuages. Le site est ramené à échelle humaine, de par le choix de l’angle de vue, peu de précisions sont, en effet, apportées en terme d’occupation d’espace. Pas de présence humaine, une forme de monochromie parsemée par quelques notes de bleu. Trois couleurs: bleu, vert et sable (crème, blanc, gris clair) se partagent la composition avec pour toile de fond la verdure forestière. Une vision qui offre une absence de danger dont la neutralité vient modifier, « manipuler » tranquillement notre perception.

Sur le net, on peut trouver, entre autres, un  article du site Agriavis datant de 2012 qui fait état du redémarrage de l’unité d’ammoniac du site GPN du Grand-Quevilly:

 

Arrêtons-nous un instant sur ces chiffres. Ils nous indiquent, qu’en termes de capacité de production, nous sommes sur un site très conséquent, le spectre de la « grande sœur » du site d’ AZF refait surface. Au-delà de l’incident en tant que tel, imaginons, au regard des dégâts, de pollution de l’air, de l’eau, des sols, ce que peuvent/pourraient représenter ces chiffres. Nous savons que la production d’aujourd’hui est plus propre que celle des années 60/ 70 toutefois, les dommages causés par un siècle d’exploitation semblent inéluctables.

Combien de générations, d’élèves présents sur les sites scolaires concernés, combien d’employés/ouvriers et de précaires ont été touchés, de manière directe, indirecte, combien de dommages collatéraux ont été engendrés par ces activités. Toutes ces interrogations font partie intégrante de cette recherche, ce pourquoi, des éléments d’informations seront apporter au fil de cette enquête.

 

Enfin, je ne sais pas s’il s’agit d’une commande, à l’instar de Rubis Mécénat et de celle passée à Geert Goiris (je reviendrai ultérieurement sur ce sujet) Source mais je terminerai avec cette représentation de GPN Borealis proposée par Hervé Sentucq pour Panoram’art (Source)

13853-france-Seine-Maritime-GPN-Borealis-Boulevard-Stalingrad-Le-Grand-Quevilly-Rouen-panorama-sentucq.h

C’est alors que j’ai repensé à la définition du mot vecteur : « Tout être vivant capable de transmettre de façon active (en étant lui-même infecté) ou passive, un agent infectieux (bactérie, virus, parasite). La scène se veut être une « séquence en extérieur nuit », un  panorama cinématographique aux couleurs chatoyantes, incandescentes, pause longue et filtres: la fumée s’opacifie, tout paraît figé : et la lumière fut!

Ce type de proposition esthétique m’a toujours gênée car, ici et là, semble être prônée l’affiche d’un lieu divertissant voire exotique. Une forme « calme et volupté » aux effets luxueux qui élève à un rang supérieur un lieu à manier avec la plus grande des précautions, à traiter avec la plus grande des consciences. Celui qui photographie saisit une séquence, certes, mais ici la version sublimée de l’histoire est une vision choisie, assumée et peut cautionner la sous-estimation d’une activité à hauts risques. 

 

Bien à vous,

Isabelle Pompe, Mars 2019.